TRAVERSÉES SANS ÉPILOGUE
IV
En 2003, dans un article intitulé « Necropolitics » paru dans la revue Public Culture, l’historien et politologue Achille Mbembe introduisait le terme, depuis largement repris, de nécropolitique. Il y analyse que dans les systèmes contemporains d’état d’urgence et d’exception, « le pouvoir (qui n’est pas nécessairement pouvoir d’État) fait continuellement référence, et a toujours recours, à l’exception, à l’urgence et à une notion ‘fictionnalisée’ de l’ennemi. Il travaille aussi à produire ces mêmes exceptions, urgence et ennemi fictionnalisé. »14 Là où Michel Foucault nommait biopolitique un pouvoir qui s’exerce en régulant la vie, Achille Mbembe s’intéresse à la manière dont le pouvoir se manifeste pour décider de la mort, de qui peut être sacrifié.e , marginalisé.e , exposé.e à une extrême violence ou condamné.e à vivre dans des conditions insoutenables. La nécropolitique fonctionne par la création « de mondes de mort » : les zones de guerre, les camps de concentration et de réfugiés, les prisons et centres de détention, les bidonvilles, les espaces de migration et de frontière ainsi que les espaces coloniaux et postcoloniaux. Dans ces mondes, « formes uniques et nouvelles d’existence sociale, […] de nombreuses populations sont soumises à des conditions d’existence leur conférant le statut de morts-vivants. »15 Les individus y sont dépossédés de l’autonomie sur leur propre corps, oscillant dans un espace intermédiaire entre existence et disparition.
Au sein de ces logiques hégémoniques et destructrices, les espaces maritimes tiennent une place cruciale. Des meurtres d’esclaves africain.es en mer contre assurance au XVIIIe siècle à l’abandon contemporain de migrant.es ou encore aux territoires ultramarins sur lesquelles les métropoles font un profit ahurissant ou refusent de voir la surexposition à l’urgence écologique, les espaces aquatiques ou mis à distance par les eaux sont bel et bien des mondes de mort, où s’applique une logique impersonnelle, basée sur du calcul et une rationalité instrumentale. On peut alors se demander ce qu’il advient des âmes qui n’ont pas payé l’obole néolibérale et coloniale. Comment spéculer alors un passage hors de telles logiques cauchemardesques ? Comment faire pour que ce récit ne soit pas la seule issue possible, et trouver des espaces intermédiaires, alternatifs, qui ne seraient ni de mort ni de vie, mais bien des espaces de discussion et de transformation entre des prétendues altérités, des mort.es et des vivant.es ?
Dans l’entretien Résister au désastre, la philosophe Isabelle Stengers voit en la science-fiction féministe « une ressource précieuse [dans sa] capacité à résister à ce qui se présente comme normal. »16 Elle voit la science-fiction comme un outil politique pertinent et actuel, à condition de l’employer pour « repeupler l’imagination », questionner les normes et un monde qui « tend
à nous faire croire qu’il est le seul possible »17, en proposer d’autres afin qu’il perde son emprise. On pourrait proposer, dans une volonté similairement émancipatrice et résistante, d’aborder les pratiques ésotériques et la volonté de communiquer avec l’au-delà en ces termes. Travailler avec le « et si » expérimental proposé par Isabelle Stengers, et le « comme si » de Vinciane
Despret. Ce dernier, dit-elle, rétablit un « tact ontologique »18 pour accueillir des modes de présence et régimes d’existence, protéger des voix qui pourraient être tues. « En faisant comme si, on rend possible que quelque chose devienne ce que le ‘comme si’ lui offre de devenir. »19 Le début d’un récit.
Si Anna Bonadé ne s’attaque pas frontalement à ces questions, c’est en employant des tropes formels et fictionnels de la culture populaire et des récits de genre qu’elle tente, du moins, d’appréhender une épouvantable réalité à la bien trop grande actualité. En explorant ces formes culturelles souvent normées et polarisées, nées de l’aliénation qu’une culture dominante
impose, elle se questionne sur leur possible subvertissement pour relater d’autres parcours, minorisés. Ce faisant, elle énonce une envie de se ressaisir d’endroits de passages, limbiques et souterrains, comme espaces de contestation d’un pouvoir vertical et asséchant, de penser d’autres itinéraires post-mortem et de réimaginer des figures de passeur.euses et psychopompes, de celles qui, contrairement à Charon, n’attendent pas de contrepartie monétaire.
14. MBEMBE, Achille, « Nécropolitique », trad. Émilie Cousin, Sandrine Lefranc, Eleni Varikas, Raisons Politiques n° 21, Traversées, diasporas, modernités, 2006, p.29-60, consulté en ligne.
15. Ibid. 16. STENGERS, Isabelle, Résister au désastre, dialogue avec Marin Schaffner, éditions Wildproject, 2019, p.68.
17. Ibid., p. 71.
18. DESPRET, Vinciane, op. cit., p. 186.
19. Ibid., p.202.