Anna Bonadé – Beyond Acherusia
I
PROLOGUE
Il y a environ quatre mois, par un début d’été anormalement humide, j’entendis l’histoire d’une étonnante découverte. Sur l’île lacustre de Vassivière, un énigmatique laboratoire aurait mis au jour un passage vers un outre-monde, encore inconnu jusqu’ici, dont l’existence pouvait remettre en perspective bien des idées que nous nous faisons de l’après. D’un naturel curieux – surtout dès lors que s’entrouvrent les abymes – je décidais de me rendre sur place afin d’en savoir un peu plus.
Le.a marcheur.se avisé.e aura plutôt tendance à fuir les sols mouillés, royaume de l’indécision où le sol se dérobe avec flaccidité sous les pas.
Bien trop intriguée de ce que le « Centre » me réservait, je bravais néanmoins toute recommandation sensée et me rendais sur l’île par le nord, via les tourbières de Masgrangeas. Si le trajet et l’arrivée me laissèrent forte impression, ce n’était rien à côté de ce dont j’allais témoigner une fois dans le bâtiment.
Pour entrer, je dus m’équiper d’un casque et d’une combinaison, puis pénétrer un sas à la lumière blême, dont les murs couverts de vase n’engageaient guère plus que son sol, sur lequel trônait un amas de sable cerclé de courts piliers en bois brûlé. Suivant les consignes j’en gagnais
le centre, et pris avec stupéfaction la mesure de ce qui s’ouvrait-là.
Le Cocyte et l’Achéron n’avaient rien à envier au panorama qui se déployait sous mes yeux : d’une eau sombre et sirupeuse émergeaient ici des bancs de sable blanc, là de monumentaux blocs de roche cendrée ; la lueur blafarde du ciel apparaissait comme bouchée par des amas
noueux à l’organisation chaotique. La scène ne semblait qu’habitée par un incessant borborygme d’échos, et je crus bien défaillir lorsque que j’aperçus flotter face à moi une créature méduséenne, bientôt rejointe par ses semblables, soit trop pâles soit trop obscures pour avoir une consistance tangible.
Dans un mouvement de torpeur, je retirai le casque et me dirigeais machinalement hors du sas, derrière la paroi vitrée qui le séparait du reste du laboratoire. J’y découvris que mes prédécesseurs.ces ne s’étaient pas contenté.es d’une simple visite, et avaient amené certaines entités hors de leur milieu limbique. J’observais avec fascination leur matérialité flasque, luisante et visqueuse, d’une obscure iridescence, contrastant avec celle – spectrale – que j’avais pu constater plus tôt. Les voyant reposer dans des bacs de transport isothermes sur des monticules de charbon, il m’était difficile d’évaluer si elles étaient encore en vie, mais de l’une d’elles était toujours extraite une substance liquide presque pétrolifère.
De ce qui semblaient avoir été des sanitaires émergeait à présent un long boyau rose ocre, fuyant sur le carrelage clinique de la petite pièce. Le couloir, que je considérais à présent comme le seul accès viable vers la sortie, avait lui aussi été gagné par ce plafond tramé, celui-là même
qu’à l’intérieur – ou extérieur – du sas. Il s’en écoulait une substance épaisse, semblable à la corporalité des créatures.
Rebroussant chemin, je me tournais de nouveau face à la paroi vitrée. Mon attention n’avait bizarrement pas été captée plus tôt par ce dispositif. Un poste de travail laissait, en cours, des recherches et analyses sur ce que je venais d’éprouver. Ecrans et planches imprimées présentaient des vues, méticuleusement établies, des êtres tentaculaires. A sa gauche, un curieux dispositif fait de lames de verre accueillait, sur chacune d’entre elles, prélèvements et échantillons de substances indéterminées, que j’attribuais aux créatures et à l’environnement précédemment visité. Tout concourrait donc à la conclusion qu’une découverte majeure, encore brûlante, venait d’être faite, et que quelqu’un s’employait à en élucider les mystères.
J’étais après tout dans un centre de recherches. Ce qui m’échappait encore, c’en était leur but.
CARIN KLONOWSKI