Im-monde

II

Infernal Swamp Research Center est le titre du vaste projet multimédia qu’ Anna Bonadé a réalisé en résidence au Centre International d’Art et du Paysage de Vassivière au printemps 2024. Elle y a poursuivi ses recherches autour de l’horreur cosmique, des récits cauchemardesques et du rapport à la mort dans la société occidentale. S’imprégnant des spécificités du paysage limousin, elle y a développé un ensemble de pièces, puisant autant dans la science-fiction, dans la mythologie gréco-romaine, que dans la symbolique des gardiens de phare. « Enfers, purgatoires, paradis » : trois dénominations selon que le phare est en pleine mer, sur une île, sur la terre ferme.

Plus qu’une réalisation in situ, ISRC constitue à présent un véritable fil conducteur du travail de l’artiste, qui explore, par d’incessants aller-retours entre espaces analogiques et numériques, un rapport trop souvent tu à l’au-delà. Repoussante, faisant appel à nos peurs les plus intimes, la mort est depuis longtemps rangée, en Occident, dans des caveaux ou autres lieux aseptisés, voire numérisés. Lorsqu’il s’agit de converser avec les mort.es, de leur faire une place parmi les vivant.es, scepticisme, mépris ou décrédibilisation d’une forme d’ésotérisme fantasque. Comme le note la philosophe Vinciane Despret, la théorie du deuil « se fonde sur une exigence de détachement des liens et n’offre aux relations que l’espace confiné des psychismes », constituant un « milieu mortifère ».1 Quels seraient les espaces, lieux où situer les mort.es? Elle relève l’invention du Purgatoire, parmi tant d’autres lieux, comme espace où les loger. Avant lui, le « Royaume d’Hadès » et ses fleuves : Styx, Phlégéthon, Cocyte et Léthé. Autour d’eux, lacs et marais –infernal swamps – Akherousía límne.2 Autant de lieux pour reléguer les défunt.es et leurs histoires loin des vivant.es, dans l’im-monde. Du latin classique immundus, « sale, impur », le terme signifie littéralement « hors du monde », et force est de constater que les lieux aqueux de la mythologie grecque charrient avec eux cet imaginaire. Des eaux empoisonnées, provoquant l’oubli ou une invulnérabilité que certains ont chère payée. Et s’il est bien une typologie de lieux souvent prise en désamour et assimilée aux Enfers, c’est celle des marécages.

Dans son ouvrage Esthétique de la charogne, le philosophe Hicham-Stéphane Afeissa expose la considération de ces formes « de terres humides, de prairies inondables aux tourbières, des marais salants aux forêts alluviales »3, longtemps incomprises voire qualifiées d’anti-paysages. Il précise : « Si les paysages de terre et les paysages d’eau ont su de longue date trouver des amateurs pour chanter leurs louages, il semble que les étranges paysages incertains des marais, où la terre se mêle à l’eau dans une hiérarchie mal assurée, aient souffert de cette indécision. Tout se passe en effet comme si la nature elle-même n’avait pas voulu prendre un parti et s’y tenir fermement. […] Ni terre ferme, ni eau franche, les marais sont par excellence le lieu du passage et de la mouvance. »4 L’ensemble de l’ouvrage tend à définir une histoire de la charogne, du corps en décomposition, à cerner ce qui, dans l’abject, peut relever d’une esthétique voire d’une fascination. Il met ainsi en parallèle rejet du fourmillement marécageux à celui de la mort humide, toujours grouillante d’une autre vie, au profit de figures divines ubiquitaires (Hypnos et Thanatos) ou de la rigor mortis : des morts sèches, propres, immatérielles. En somme, aveclesquelles le dialogue est soit psychique, soit figé.

Que ce soit de manière spirituelle comme matérielle, une mort pleinement incluse dans un processus vital, en interaction perpétuelle avec les vivant.es semble chose difficile à mettre en place. Il n’en est pourtant pas ainsi dans toutes les cultures, et n’en a pas été ainsi de tout temps, et il semblerait que cela ait fort à voir avec la mise en place d’un système, où corps et objets se voient intégrer une hiérarchie de valeurs et d’utilité. Dans Au bonheur des morts, Vinciane Despret relate des récits d’anthropologues, racontant que « les Runa de la région de Napo en Amazonie équatoriale se relèvent la nuit […] et échangent leurs rêves. Le monde onirique de ce fait, déborde dans celui de l’éveil et la vigilance s’immisce dans les rêves, d’une manière qui les enchevêtre. [Une telle] façon d’organiser la veille et le sommeil, les rêves et leur éventuel partage, pourrait avoir une influence sur la manière dont les gens font l’expérience du spirituel et de ce qu’on appelle le surnaturel. L’état de semi-conscience dans lequel les rêves se mêlent à la conscience favoriserait, pour ceux qui pratiquent ou qui cultivent cet état, la possibilité de faire l’expérience de ce qui est usuellement impossible. »5 Peu avant cela, elle démonte les théories selon lesquelles la découverte et l’utilisation de l’électricité rendraient caduques les croyances dans les esprits, rappelant si l’on ne veut pas s’en tenir aux seuls « récits triomphalistes du progrès » que nos manières de vivre, nos rythmes de sommeil, nos rêves et perceptions ont drastiquement changé avec l’arrivée de l’électricité, la norme des trois huit étant largement concomitante à cette dernière. Progrès technique, industrialisation, avènement du néolibéralisme ne sont donc pas étrangers à l’affaire6, et se posent crucialement les questions : qu’est-ce que l’on tient tant à jeter hors du monde ? Pourquoi l’inventivité et l’agentivité des morts peine-t-elle à être intégrée aux activités terrestres ?

Carin KLONOWSKI

  1. DESPRET, Vinciane, Au bonheur des morts, éd. La Découverte, Paris, 2025, 2017, p.21.
  2. Akherousía límne ou Akherousís, noms donnés dans la mythologie grecque donné à des lacs ou des marais, ayant été, comme l’Achéron, connectés aux Enfers.
  3. AFEISSA, Hicham-Stéphane, Esthétique de la charogne, préf. Luiz Marques, Editions Dehors, 2018, p.44.
  4. Ibid, p.45.
  5. DESPRETS, Vinciane, op. cit., p. 63. L’autrice cite, dans ce passage, les travaux des anthropologues Eduardo Kohn et Tanya Luhrmann.
  6. A ce propos, voir CRARY, Jonathan, 24/7, Le Capitalisme à l’assaut du sommeil, éd. La Découverte, Paris, 2014.